Podcast Empreinte Humaine — Épisode #11, avec Marc-Éric Bobillier Chaumon
L’intelligence artificielle et les outils numériques s’imposent aujourd’hui dans la quasi-totalité des métiers. Mais cette transformation digitale du travail améliore-t-elle réellement les conditions de travail, ou déplace-t-elle simplement la charge mentale ailleurs ? Pour Marc-Éric Bobillier Chaumon, Professeur titulaire de la chaire de Psychologie du Travail au Cnam et président de l’AIPTLF, la réponse tient en une conviction : un outil ne doit jamais effacer l’activité réelle de travail.
Dans cet épisode du podcast Empreinte Humaine, Marc-Éric Bobillier Chaumon propose une grille de lecture rigoureuse pour comprendre — et prévenir — les risques psychosociaux liés aux technologies émergentes.
Qu’est-ce que la « clinique de l’usage » en psychologie du travail ?
La clinique de l’usage est une approche développée par Marc-Éric Bobillier Chaumon qui déplace le regard porté sur les nouvelles technologies : plutôt que d’évaluer un outil pour ses seules performances techniques, elle étudie ce que les salariés en font réellement dans leur activité quotidienne.
Cette distinction éclaire un paradoxe bien connu des directions RH : une technologie jugée performante en comité de pilotage peut être rejetée, détournée ou contournée sur le terrain. C’est ce que l’expert nomme la différence entre acceptabilité (l’adhésion théorique à un outil) et acceptation située (son intégration réelle dans le geste professionnel).
Pourquoi la transformation digitale du travail crée-t-elle de la précarisation professionnelle ?
Point central de l’échange : les mutations technologiques ne se traduisent pas uniquement par une perte d’emploi, mais par une érosion progressive des compétences et de l’autorité métier. Quand les outils changent sans cesse — souvent de manière descendante, sans concertation avec les équipes — les salariés perdent leurs repères professionnels et doivent en permanence réapprendre leur métier.
Cette instabilité chronique, que la sociologue Danièle Linhart qualifie de précarité professionnelle, fragilise la confiance et la légitimité au travail, même chez des collaborateurs expérimentés.
IA et santé mentale au travail : le risque du biais d’automatisation
Autre risque identifié dans l’épisode : le biais d’automatisation, cette tendance à suivre aveuglément les recommandations d’un système d’IA, par confiance excessive ou pression organisationnelle. Ce phénomène pose une question de fond, celle de l’accountability : qui est responsable d’une décision prise sur la base d’une proposition erronée de la machine ? Bien souvent, c’est l’humain qui devra rendre des comptes — alors même que son pouvoir de jugement a été court-circuité.
L’exemple de la « belle palette » : ce que « prendre soin du travail » veut vraiment dire
Pour illustrer concrètement la clinique de l’usage, Marc-Éric Bobillier Chaumon prend l’exemple d’un projet d’IA en logistique destiné à optimiser la construction de palettes. Pour les opérateurs, une « belle palette » ne se résume pas à un critère de rendement : c’est une palette bien organisée, qui ne risque pas d’abîmer les produits fragiles, et dont ils peuvent être fiers face à leurs collègues.
Cet exemple révèle les trois piliers de la soutenabilité au travail défendus par l’expert :
- Prendre soin du travail — pouvoir réaliser un travail qui a du sens
- Prendre soin des autres — s’organiser en collectif, être digne de confiance
- Prendre soin de son écosystème de vie — intégrer des enjeux plus larges (écologiques, organisationnels)
De la QVT à la QVCT : pourquoi les mesures cosmétiques ne suffisent plus
L’épisode aborde également le glissement nécessaire de la QVT (Qualité de Vie au Travail) vers la QVCT (Qualité de Vie et des Conditions de Travail). Pour Marc-Éric Bobillier Chaumon, une approche centrée uniquement sur le bien-être individuel — yoga, méditation, espaces de détente — traite les symptômes sans s’attaquer aux causes organisationnelles réelles de la souffrance au travail. La vraie prévention des risques psychosociaux suppose de redonner de la visibilité et du dialogue autour de l’organisation du travail elle-même.
Le rôle du collectif face à l’isolement numérique
Enfin, l’invité souligne combien les collectifs de travail agissent comme un amortisseur essentiel face à la pression organisationnelle — un rôle fragilisé par le télétravail, les outils numériques individualisés et, désormais, par une partie croissante de l’activité qui bascule dans l’échange avec l’IA plutôt qu’avec les collègues.
FAQ
Qu’est-ce que la clinique de l’usage ?
C’est une approche de psychologie du travail qui analyse l’usage réel des technologies par les salariés, plutôt que leur seule performance technique théorique.
Quelle est la différence entre QVT et QVCT ?
La QVT vise le bien-être individuel via des mesures ponctuelles (yoga, espaces de détente). La QVCT cherche à transformer durablement l’organisation et les conditions réelles du travail.
L’IA au travail augmente-t-elle les risques psychosociaux ?
Elle peut le faire si elle est déployée sans prendre en compte l’activité réelle des salariés, générant précarisation professionnelle, biais d’automatisation et perte d’autorité métier.

Pour aller plus loin :
📚 Psychologie du travail digitalisée, Marc-Éric Bobillier Chaumon
📚 Psychologie du travail et des organisations : 120 notions clés, Marc-Éric Bobillier Chaumon et al.
🎧 Écoutez l’épisode complet du podcast Empreinte Humaine
