On parle de plus en plus de santé mentale au travail. Mais beaucoup plus rarement de ce qu’elle coûte réellement — aux personnes, aux organisations et à la société.
Dans ce nouvel épisode du Podcast Empreinte Humaine, Jean-Pierre Brun et Christophe Nguyen reçoivent Martin Lebeau, économiste à l’IRSST, spécialiste de l’évaluation économique des lésions professionnelles.
Un regard encore trop peu présent dans les débats, et pourtant essentiel pour comprendre l’ampleur du phénomène
De quoi parle-t-on quand on évoque les “lésions psychologiques” au travail ?
Dans son étude, Martin Lebeau analyse les lésions psychologiques reconnues et acceptées par la commission québécoise de santé et sécurité au travail. Sont notamment prises en compte :
- le stress post-traumatique
- les troubles d’adaptation
- l’anxiété
- la dépression
- l’épuisement professionnel (marginalement reconnu)
Un point clé : il s’agit uniquement des cas officiellement reconnus, ce qui signifie que le phénomène est très probablement sous-estimé.
Contrairement aux accidents physiques, les lésions psychologiques sont plus difficiles à rattacher directement au travail. Elles se situent souvent dans des zones grises, à l’intersection du professionnel, du personnel et du social.
Pourquoi mesurer le coût des lésions psychologiques ?
Parce que les coûts visibles (indemnisation, cotisations) ne représentent qu’une partie du problème. L’approche développée par Martin Lebeau est volontairement macro-économique :
elle intègre à la fois :
- les coûts financiers (soins, indemnisation, productivité perdue, gestion administrative),
- et les coûts humains (perte de qualité de vie, incapacités durables, années de vie affectées).
L’objectif n’est pas seulement de “chiffrer”, mais de rendre visible ce qui reste habituellement invisible.
Que nous disent les chiffres ?
Les résultats sont sans appel. Sur la période 2014–2019, les lésions psychologiques reconnues au Québec ont généré :
- près d’1 milliard de dollars de coûts pour la société,
- soit environ 169 millions de dollars par an,
- avec un coût moyen par cas de plus de 120 000 $.
Plus frappant encore : les coûts annuels ont augmenté de 195 % en cinq ans, une hausse bien plus rapide que celle du nombre de cas.
Autrement dit : les lésions psychologiques sont de plus en plus nombreuses, mais surtout de plus en plus coûteuses.
Pourquoi les lésions psychologiques coûtent-elles plus cher que les lésions physiques ?
La réponse tient en un mot : la durée.
En moyenne :
- une lésion professionnelle “tous types confondus” entraîne environ 120 jours d’arrêt,
- une lésion psychologique entraîne près de 288 jours d’absence,
- et les dépressions génèrent les arrêts les plus longs.
Ces absences prolongées expliquent une grande partie :
- de la productivité perdue,
- des désorganisations,
- des coûts indirects pour les collectifs de travail.
La santé mentale est aujourd’hui le premier facteur d’arrêts longs.
Observe-t-on des différences selon les secteurs et les métiers ?
Oui — et elles sont très marquées. L’étude met en évidence :
- chez les femmes : des coûts particulièrement élevés dans les soins de santé, les métiers de la relation et du contact avec le public ;
- chez les hommes : des secteurs comme le transport, l’entreposage, la sécurité ou la fabrication.
Le secteur des soins de santé, à lui seul, représente plus de 220 millions de dollars sur la période étudiée — loin devant les autres secteurs.
Ces résultats invitent à penser la prévention au plus près des réalités de travail, et non de manière uniforme.
Pourquoi parle-t-on encore si peu de prévention, malgré ces chiffres ?
Parce que :
- les coûts sont largement diffusés dans la société,
- une partie reste invisible pour les entreprises,
- et les impacts humains (motivation, engagement, réputation, attractivité) sont difficiles à chiffrer.
Martin Lebeau le souligne clairement : les chiffres présentés constituent la pointe de l’iceberg.
Ils n’intègrent pas, par exemple :
- le turnover,
- la perte de compétences,
- la démotivation collective,
- ni l’impact sur l’image des organisations.
Que nous dit cette étude sur les priorités de prévention ?
Elle rappelle une chose essentielle :
la prévention des risques psychosociaux n’est pas seulement un enjeu humain — c’est aussi un enjeu économique et sociétal.
Les données permettent :
- d’objectiver les débats,
- de sortir du registre de l’opinion,
- et d’orienter les actions là où les enjeux sont les plus forts.
Investir dans la prévention, ce n’est pas “en plus”.
C’est agir en amont sur des coûts qui explosent en ava
En conclusion
Les lésions psychologiques au travail ne sont ni marginales, ni accessoires. Elles représentent aujourd’hui un enjeu majeur de santé publique, de performance durable et de responsabilité collective. Mettre des chiffres sur la souffrance ne la réduit pas à une ligne comptable. Cela permet au contraire de lui donner toute sa place dans les décisions.
🎧 Un épisode essentiel pour celles et ceux qui travaillent sur la santé mentale, la QVCT, les RPS et la prévention en entreprise
