Comprendre la dégradation durable de la santé mentale au travail
La santé mentale au travail s’impose aujourd’hui comme un sujet majeur. Baromètres, enquêtes, alertes… les indicateurs restent préoccupants, et ce malgré une prise de conscience de plus en plus large.
Dans cet épisode du Podcast Empreinte Humaine, Christophe Nguyen donne la parole à Benoît Serre, ancien DRH et observateur engagé du monde du travail.
Notre hôte de cet épisode propose une lecture nuancée et ancrée dans le réel, à partir de plusieurs décennies d’observation des organisations et de leurs transformations.
Pourquoi les indicateurs de santé mentale au travail restent-ils préoccupants ?
Pour Benoît Serre, la situation actuelle ne peut pas être expliquée par une seule cause.
Il rappelle d’abord que les difficultés psychologiques ne sont pas nécessairement nouvelles, mais qu’elles sont davantage exprimées aujourd’hui. Les salariés parlent plus facilement de ce qu’ils vivent, là où ces sujets restaient longtemps tus ou invisibles.
Il pointe ensuite une intensification continue du travail depuis une vingtaine d’années. Cette intensification est liée à l’organisation du travail, mais aussi aux technologies numériques, qui rendent la déconnexion plus difficile. La frontière entre vie professionnelle et vie personnelle devient plus poreuse, ce qui pèse sur les équilibres individuels.
Enfin, il souligne une évolution des attentes : les salariés sont aujourd’hui plus sensibles à la place que le travail occupe dans leur vie globale, ce qui accentue les tensions lorsque ces attentes ne rencontrent pas la réalité du travail.
S’agit-il d’une crise passagère ou d’un changement durable du rapport au travail ?
Au fil de l’échange, notre hôte insiste sur le fait qu’il s’agit d’une tendance de fond, et non d’un phénomène conjoncturel.
Il replace cette évolution dans une histoire collective marquée par le chômage de masse, la précarité et les restructurations. Plusieurs générations ont grandi avec l’idée que le travail pouvait être à la fois indispensable… et décevant.
Les jeunes générations arrivent aujourd’hui sur le marché du travail avec ce bagage. Elles expriment davantage leurs attentes et leurs désaccords, ce qui peut être perçu comme déstabilisant, mais traduit avant tout une transformation durable du lien au travail.
Que recouvre réellement la notion de “sens au travail” ?
Benoît Serre se montre volontairement critique vis-à-vis de l’usage du terme sens, qu’il juge trop large et parfois imprécis.
Il lui préfère une notion plus concrète : la qualité du travail.
Selon lui, un travail de qualité repose sur trois éléments essentiels :
- savoir ce que l’on fait réellement dans son travail,
- comprendre sa place dans la chaîne de valeur de l’entreprise,
- disposer des compétences nécessaires pour bien faire son travail.
Il observe que de nombreuses organisations ont investi sur les conditions de travail ou les dispositifs périphériques, tout en oubliant le travail lui-même, c’est-à-dire ce que les personnes font concrètement au quotidien.
Les jeunes ont-ils un rapport au travail différent ?
L’épisode déconstruit plusieurs idées reçues.
Pour Benoît Serre, les jeunes ne sont ni moins engagés, ni moins investis. En revanche, ils ont une capacité de désengagement plus rapide lorsque la promesse implicite du travail n’est pas tenue.
La différence majeure réside dans l’expression : les jeunes disent plus clairement ce qu’ils attendent et ce qu’ils n’acceptent plus. Cette parole plus directe entre parfois en tension avec des modèles managériaux construits dans un autre contexte, marqué par la rareté de l’emploi et la subordination.
Quel rôle l’entreprise peut-elle jouer sur la santé mentale ?
Au cours de l’échange, l’intervenant rappelle que l’entreprise ne peut pas se substituer au soin individuel ni aux dispositifs de santé publique. En revanche, elle a un rôle clair à jouer sur le plan collectif.
Il identifie trois leviers majeurs :
- reconnaître publiquement que la santé mentale est un sujet,
- former les managers à repérer les signaux faibles,
- créer un climat où la fragilité n’est ni honteuse ni stigmatisante.
La prévention relève de l’organisation du travail, du management et du collectif. Le traitement individuel, lui, ne peut pas être porté par l’entreprise.
Faut-il repenser le contrat entre salariés et entreprises ?
L’épisode aborde enfin la question du contrat moral au travail.
Benoît Serre plaide pour une relation plus claire et plus adulte entre l’entreprise et les salariés, fondée sur des engagements explicites et réciproques.
Il met en garde contre certaines formes d’infantilisation et appelle à revenir à une relation de coopération : des adultes qui travaillent ensemble, dans un cadre clair, pour produire quelque chose qui les dépasse.
Pourquoi anticiper les transformations plutôt que les subir ?
En conclusion, notre hôte invite les entreprises à prendre acte des transformations profondes à l’œuvre : démographie, rapport au travail, technologies, attentes sociales.
Attendre une crise pour agir reviendrait à subir ces évolutions. La santé mentale au travail ne peut être pensée indépendamment de l’organisation du travail, du management et des choix structurants des entreprises.
🎧 Cet épisode du Podcast Empreinte Humaine propose une lecture approfondie et nuancée, utile pour les DRH, dirigeants et managers qui souhaitent dépasser les discours simplificateurs et revenir au cœur du travail réel.
